kawabata25 ans de correspondance (de 1945 à 1970) entre les deux grands écrivains japonais : Mishima a 20 ans lorsqu'il choisit Kawabata comme maître, lui envoie son premier manuscrit. Kawabata, déjà célèbre, décèle immédiatement le talent du jeune auteur. L'univers violent, destructeur de l'un, la recherche de pureté et de beauté de l'autre : deux mondes bien différents, et pourtant ! On découvre à travers cette longue correspondance, ce qui a pu unir si fortement les deux hommes, leur même recherche autour de la mort, jusqu'au suicide spectaculaire de Mishima et celui, deux ans après, très discret de Kawabata.

Il existe désormais une version poche, largement annotée, toujours chez Albin Michel et disponible depuis environ 2 ans. On y trouve, en couverture, une très belle photographie de Kawabata à l'expression souriante d’un enfant émerveillé. La photo de Mishima, elle, est la même. Les deux photos sont couvertes d’un vernis : une belle qualité pour un poche.

J’ai terminé cette correspondance et mon enthousiasme n’a pas faibli, bien au contraire. Des différents aspects qui apparaissent au fil des lettres, un des plus passionnant est celui de leurs analyses et commentaires sur leurs propres oeuvres : on peut vivre "en direct" leurs angoisses ou leurs joies, leurs doutes ou leurs certitudes, sur leurs écrits. Passionnant.

Titre : Kawabata-Mishima. Correspondance | Auteur : Yasunari Kawabata, Yukio Mishima | Editeur : Albin Michel | Thème : Correspondances  -  (zazieweb 02/06/2003)

Extrait :
3 mars 1946 
La première fois que je vous ai rendu visite, je vous ai dit que je ne pouvais travailler qu’en pleine nuit, dans le silence le plus total, mais que je ne serais pas pour autant capable d’écrire dans un endroit totalement coupé du monde. Je me rends compte à présent à quel point cette remarque est juste en ce qui me concerne. Lorsque je commence à écrire, je suis saisi d’angoisse, j’ai l’impression d’être vide, de n’avoir plus aucun appui. Est-ce cela, la «solitude du soleil qui donne» dont parle Nietzsche? Le bonheur de «recevoir» me semble hors de ma portée. Et même l’isolement, on ne peut l’aimer qu’un court instant. En proie à cette solitude chargée d’angoisse, je ne puis tenir en place. J’attends que vienne un ami. Mais l’ami ne vient pas. Du plus profond de mon cœur, je maudis ces bras faits pour enlacer. Je voudrais me débarrasser de mes mains. Abolir le toucher. Dans un tel état d’esprit, vous rencontrer me serait insupportable. Car d’un souffle, vous éteindriez sans doute ce feu qui brûle.
Je vous prie de pardonner ces propos incohérents. Surtout, prenez bien soin de vous.
Avec mes respectueuses salutations,

Hiraoka Kimitake [Mishima].