Correspondance« Correspondance des routes croisées » est un livre passionnant qui reprend les courriers échangés entre l'écrivain Nicolas Bouvier et le peintre Thierry Vernet etnre 1945 et 1964.
1600 pages qui nous dévoilent leur amitié sans faille, de l'adolescence (ils ont 16 et 18 ans au début de ce livre) jusqu'au dernier jour. Arrivée au tiers du livre, je fais une pause pour en parler un peu.
 
Nous sommes ici dans la partie centrale de ce livre, intitulée « Est-ce toi ou moi qui suis loin ? »
C'est la fin du voyage à deux qui aura duré 18 mois et qui est transcrit magnifiquement dans « L'usage du monde », le livre culte de tout amoureux du monde, la référence de tout voyageur.
 
Thierry Vernet (28 ans) est rentré à Genève avec Floristella, sa jeune femme qui l'avait rejoint à Ceylan où ils ont vécu quelques mois ensemble, et où Nicolas Bouvier (26 ans) les avait retrouvés pour leurs noces.
Nicolas Bouvier reste à Ceylan, le temps de se poser pour écrire, mettre à plat ses récits de voyage, avant de poursuivre l'aventure seul au Japon. C'est à Ceylan qu'il entreprend l'écriture du « poisson-scorpion », un livre étonnant sur la solitude, la folie, l'enfermement, dans un état de santé fragile qui l'empêchera de reprendre la route pendant plusieurs mois.
 
Leur correspondance reprend comme avant l'aventure commune, mais plus riche encore, plus forte. De longues lettres de vingt à trente pages. Chacun envoie à l'autre sa correspondance sous forme de journal, par tranche de plusieurs jours.
 
 
du 1er au 10 juin 1955, de Thierry Vernet à Nicolas Bouvier
[…] Vieux kütchük, on est sur la Méditerranée. Je t'ai écrit une petite carte du bateau ce matin. Dieu sait quand tu la recevras.[…]
[…] Mon vieux, rentre. Rentre, rentre, reviens pendant que tu es encore debout. Tu as très certainement une infecte saloperie pour être si mystérieuse. Ca ne m'étonne pas que les docteurs cinghalais ne trouvent rien, Petitpierre n'ayant rien trouvé non plus, après tout. Je ne veux pas te faire de croche-patte et t'enlever du courage à un moment où je devrais t'encourager, mais ta lettre me fout trop la trouille. Je te bénis d'aller autant chez le toubib et d'autant t'acharner à te soigner mais je t'en supplie n'attends pas trop longtemps. Tu as à travailler encore, trop à dire, pour te sabrer comme ça. Mon cher vieux, je ne sais pas que dire, je sais mieux que personne pourquoi tu voyages et pourquoi tu ne voudrais pas rentrer maintenant. Ce serait peut-être un sacrifice indispensable. Il faut pas se brûler. Tu as tant de dons, penses-y. […] Ecris-moi toujours tout ce qui se passe comme tu viens de le faire, même si ça me fout la trouille, tu sais que quoi qu'il arrive je ne te quitte pas.[…]
 
 
du 6 au 15 juin 1955, de Nicolas Bouvier à Thierry Vernet
[…] Vieux soleil, Thierry, j'ai eu aujourd'hui ta lettre du retour, j'en suis encore tout trempé de larmes par en dedans. Nom de Dieu, ça m'a bouleversé.[…]
[…] J'ai bien senti dans cette lettre combien ça profite d'être parti, et que tu as retrouvé tout avec l'optique large, complètement libérée du type qui a traversé l'Asie en vagabond, vécu à Tabriz, vue l'Afghanistan, pris quelques risques. Si tu peux garder cette liberté, tu mets le doigt sur une Europe que très, très peu de gens connaîtront avec cette acuité, une merveille. Un villageois bien relié par la poste y a rien de plus fort, surtout quand il s'éveille chaque matin à côté d'un espèce de dryade embroussaillée. Tu l'embrasseras. Moi je t'écrirai souvent, autant que je pourrai, chaque jour. C'est une très bonne discipline. Et ça vous fera un petit exorcisme de plus contre les étouffements de la ville.[…]
 
Auteurs : Nicolas Bouvier / Thierry Vernet - Titre : Correspondance des routes croisées - Editions Zoé