Une_annee_avec_mon_pereC'était un des dix livres de la sélection du Prix du Livre Inter 2010, mon préféré. Il n'a pas remporté le prix mais il reste celui qui m'a le plus touché par l'écriture et la façon de traiter un sujet pourtant difficile, avec tendresse et humour : suite à un grave accident de la route, où meurt la mère, le père très indépendant, survit et retourne à la vie. Sa fille le suit, le découvre, l'approche par touches sensibles.

Des scènes irrésistibles, cocasses : le coup de fil au milieu de la chaussée, l'essayage des bas dans la pharmacie, l'ordinateur récalcitrant... permettent de garder un ton léger.

L'humanité avec ses petitesses et ses grandeurs, la pudeur des sentiments, construisent ce texte dense, sans pathos, qui se déroule sur quatre saisons.

Beau portrait du père affaibli, vieil homme courtois, intellectuel, élégant et moqueur... à l'esprit républicain qui se fond dans une culture juive, laïque ; ses secret : un coup de fil, une femme... un passé ignoré, un présent préservé.

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Extraits :

« J’aimerais pouvoir écrire ce récit à la manière des gens qui se souviennent de tout. J’aimerais avoir accès à la manière circonstanciée, aux faits, aux preuves, mais j’oublie, il ne me reste que des miettes."

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"Dès que j'ai le dos tourné, mon père respire, me semble-t-il, comment admettre pareille réalité. Il sort la pochette bleue de tabac caporal, il bourre sa pipe, cherche son briquet, promène la flamme sur le fourneau, se verse un café, et ouvre son ordinateur qui ne s'allume pas. Il essaie de mettre en route sa connexion qui échoue.

Juste après le repas, ou à tout autre moment, il y retourne.

Je vais me reposer, dit-il à la cantonade.

Et il se jette, c'est certain, sur la machine muette. Sur le tabac, le café, et l'ordinateur. La vie."

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"Il frotte ses doigts contre son pouce, il frotte ses doigts sans cesse. Et il lutte contre de soudains hoquets anxieux, dont il sait qu'ils m'effraient. Le chagrin me guette et m'affaiblit. Nous serrons les dents, nous serrons les dents."

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"Le téléphone portable de mon père sonne à nouveau. Nous sommes en train de traverser la rue Saint Jacques. Sans regarder ni à droite, ni à gauche, mon père brandit sa canne, comme Moïse devant la mer rouge.

Il s'immobilise au milieu de la chaussée. Des voitures pilent et des chauffeurs sortent la tête de leur habitacle pour hurler des insultes pénibles.

Mon père n'en a cure et même il aime bien ces petites confrontations. Il dégaine son téléphone à la vitesse d'un cow-boy menacé.

Ce n'est pas le moment, répond-il à quelqu'un que je n'identifie pas.

Il a pris une voix sèche, il raccroche. Nous repartons. La circulation repart.

Blanc."

Auteur : Geneviève Brisac - Titre : Une année avec mon père - Editions de l'Olivier